Handicapée par les faiblesses criantes d’un réseau de distribution électrique défaillant, l’Amérique travaille depuis plusieurs années sur un réseau entièrement informatisé. Avec des usagers transformés en acteurs responsables de leur consommation.
A Yakima, une petite ville à l’ouest de Seattle, dans l’Etat de Washington, environ trois cent foyers participent à GridWise, une expérience lancée conjointement par le Ministère américain de l’Energie et le Pacific Northwest National Laboratory (PNNL).
L’expérience fonctionne aussi grâce à l’engagement actif de partenaires industriels. Ainsi, le PNNL a travaillé très tôt avec le fabricant d’équipements ménagers Whirlpool pour intégrer dans des modèles de lave-linges une puce développée spécialement par le laboratoire. De son côté, IBM fournit l’infrastructure informatique complète, qui permet à ces équipements de communiquer avec le réseau de distribution d’électricité d’un côté, leurs propriétaires de l’autre.
Ces derniers peuvent désormais décider quelle sera leur consommation électrique mensuelle et surtout combien ils sont prêts à payer leur énergie. Pour les besoins de l’expérience – mais ce principe pourra être étendu ultérieurement à tout le réseau – le prix du courant n’est plus fixé à l’avance, mais devient fluctuant et augmente ou baisse en permanence en fonction de la demande et de l’offre. Le nouveau compteur intelligent reçoit ces variations de prix toutes les cinq minutes et ajuste la consommation des équipements en fonction de ces informations. Il peut donc décider de l’heure à laquelle il est le plus judicieux de faire fonctionner un lave-vaisselle ou un lave-linge – si ceux-ci sont prêts bien entendu. A tout moment, le consommateur, désormais averti, peut reprendre la main sur le système et modifier ses préférences.
L’informatisation des équipements d’électro-ménager permet une gestion plus fine encore. Les nouveaux capteurs installés permettent en effet de détecter de minuscules variations de courant sur le réseau qui les alimente, annonciateurs de surcharge futures, voire de pannes. La puce qui les commande est donc capable de décider d’économiser l’énergie pendant leur fonctionnement. Par exemple en baissant légèrement, et de façon provisoire, la température de rinçage du lave-linge.
« Les technologies que nous testons aujourd’hui permettent de faire de ces équipements et de leurs propriétaires les vrais partenaires du réseau GridWise », assure Rob Pratt, responsable du projet au PNNL.
Pour impliquer davantage encore les consommateurs, ceux-ci peuvent transformer leur mode de consommation électrique en un véritable jeu. En fonction de leur aptitude à choisir plus ou moins habilement le prix qu’ils paient leur courant, ils gagnent de l’argent qui est placé sur un compte et leur est ensuite versé. Ils peuvent ainsi se voir attribuer jusqu’à 150 dollars dans l’année, une somme qui représente l’argent qu’ils ont en fait économisé sur le tarif maximum.
Le cas de cette région de Seattle n’est pas isolé. Au Texas, TXU Corp., qui distribue de l’électricité à plusieurs millions d’abonnés, s’est lancé dans une expérimentation similaire. L’entreprise s’est même associée à un partenaire informatique, Current, spécialisé dans l’utilisation du réseau électrique pour installer des connexions Internet à haut débit. A terme, l’usager pourra donc gérer lui-même sa consommation énergétique tout en bénéficiant d’une connexion délivrée par sa prise de courant – munie d’un simple adaptateur pour le PC (ou le réseau familial). D’autres expériences, tout aussi ambitieuses, sont en cours en Californie. Dans le courant de cette année, 5 000 foyers bénéficieront à leur tour de l’accès à ces réseaux énergétiques « intelligents », première étape d’un déploiement généralisé à cinq millions d’abonnés, qui se fera dans la région de Los Angeles à partir de l’année prochaine. « La vraie difficulté n’est pas de tester ces technologies informatiques qui sont bien maîtrisées, mais de passer de ces expériences locales à un réseau global, harmonisé, partageant les mêmes caractéristiques », souligne Richard Schomberg, patron de la R&D EDF International, installé à l’EPRI, à Palo Alto. L’Electric Power Research Institute (EPRI), qui mutualise les efforts de recherche scientifique de la plupart des producteurs et de distributeurs d’énergie aux Etats-Unis, est à la base du concept de réseau intelligent, « Intelligrid », dont ces premières expériences sont la concrétisation.Certes, l’Intelligrid généralisé aux Etats-Unis n’est pas pour demain. Mais tous les acteurs concernés ont pris conscience de sa nécessité : les pannes et les insuffisances du réseau actuel coûteraient 100 milliards de dollars à l’économie américaine par an. Et la gigantesque panne de 2003, sur la côte Est des Etats-Unis, a souligné l’urgence d’apporter des solutions au problème. Surtout que son enjeu dépasse le seul réseau électrique du pays.
« Dès lors que le compteur devient un ordinateur, il est tentant d’envisager pour lui d’autres fonctions », fait remarquer Richard Schomberg. « Comme par exemple la gestion des consommations en matière de gaz ou d’eau courante ».
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